Stratégie Commerciale Deeptech

Stratégie Land & Expand : signer les petits pour décrocher les gros

Comment construire un portefeuille de références en partant de zéro. La méthode en 3 phases pour passer des petits comptes rapides aux grands comptes, avec le cas Watcha : de Saint-Priest à Lyon Métropole, +10 000 licences.

Abraham Brakha||11 min de lecture

La stratégie Land & Expand consiste à commencer par des petits clients faciles à signer, construire des références solides, puis utiliser ces preuves pour monter en gamme vers des comptes de plus en plus gros. En deeptech B2B, c'est souvent la seule stratégie qui fonctionne quand on part de zéro. Le principe : ne pas attaquer les grands comptes en frontal (cycle de 12-18 mois, comité de 5-7 décideurs, demande de références que vous n'avez pas). Commencer par des petits comptes qui signent en 2-4 mois, puis remonter la chaîne.

Ce guide détaille la méthode en 3 phases (Land, Expand, Scale) et s'appuie sur le cas concret de Watcha (suite collaborative souveraine) : de Saint-Priest (47 000 habitants) à Lyon Métropole (520 000 habitants, +10 000 licences) en 18 mois.


Pourquoi le Land & Expand est la bonne stratégie quand on part de zéro

Vous êtes une startup deeptech. Vous avez une technologie qui fonctionne, peut-être un ou deux pilotes techniques. Mais vous n'avez pas de clients payants, pas de logos connus, pas de références que vous pouvez montrer à un directeur des achats.

Le réflexe naturel : cibler les plus gros comptes de votre marché. La logique semble tenir : un seul contrat CAC 40 peut représenter 6 à 12 mois de runway. Sauf que ces comptes ont 3 caractéristiques qui les rendent quasi impossibles à signer sans références :

  1. Ils demandent des références comparables. Un DSI de grand groupe ne prendra pas le risque de déployer une solution que personne d'autre n'utilise. Il veut voir des clients de taille et de secteur similaires. C'est un filtre éliminatoire, pas un critère parmi d'autres.
  2. Leur cycle d'achat dure 12 à 18 mois. Entre le premier rendez-vous et la signature, il faut passer par la qualification technique, le POC, le comité de sélection, les achats, le juridique. À chaque étape, votre absence de références peut bloquer le process.
  3. Le nombre de décideurs multiplie le risque de blocage. Un comité de 5-7 personnes signifie que chaque individu peut poser un veto. Et l'argument le plus simple pour dire non, c'est : "personne d'autre ne les utilise".

Vous êtes dans un cercle vicieux classique : pas de références, donc pas de clients. Pas de clients, donc pas de références. Le Land & Expand casse ce cercle en changeant l'ordre des cibles.

La logique inverse fonctionne : commencer par des comptes qui n'ont pas besoin de références pour signer. Des structures assez petites pour qu'un seul décideur puisse dire oui. Des organisations assez agiles pour tester une nouvelle solution sans process d'achat de 9 mois. Une fois ces premières signatures obtenues, chaque nouveau client rend le suivant plus facile à convaincre.


Les 3 phases du Land & Expand en deeptech B2B

La stratégie se décompose en 3 phases distinctes. Chacune a ses propres cibles, ses propres objectifs et ses propres indicateurs de succès.

Phase 1 : Land (mois 1-4)

Objectif : signer 2 à 5 petits clients rapidement.

La phase Land ne sert pas à générer du chiffre d'affaires. Elle sert à produire 3 choses : des logos que vous pouvez montrer, des retours utilisateurs réels, et des témoignages exploitables. Le chiffre d'affaires viendra dans les phases suivantes.

CritèrePhase Land
Taille des ciblesPetites structures, PME, petites collectivités
Cycle de signature2-4 mois
Nombre de décideurs1-2 personnes
Objectif principalRéférences + retours terrain
PricingAccessible, parfois pilote gratuit

En pratique, la phase Land implique souvent des concessions sur le prix. Un POC gratuit ou un tarif préférentiel en échange d'un droit de citer le client comme référence. C'est un investissement, pas une perte de marge. Le retour sur investissement se mesure en mois 6-12, quand ces références débloquent des deals 10x plus gros.

Phase 2 : Expand (mois 4-12)

Objectif : monter en taille avec les premières références en main.

Vous avez maintenant 2 à 5 clients. Vous pouvez montrer des résultats concrets : temps de déploiement, métriques d'usage, satisfaction utilisateur. La phase Expand consiste à utiliser ces preuves pour convaincre des comptes de taille moyenne, ceux qui auraient dit non il y a 4 mois parce que "personne d'autre ne vous utilise".

Le discours change. Vous ne vendez plus une promesse technologique. Vous vendez une solution déjà déployée chez des pairs comparables. La conversation passe de "pourquoi vous faire confiance ?" à "comment ça s'est passé chez les autres ?". C'est un changement de dynamique fondamental.

À cette phase, le pricing se normalise. Vous n'avez plus besoin de brader pour convaincre. Les références font le travail de réassurance que vous faisiez avant avec des remises.

Phase 3 : Scale (mois 8-18)

Objectif : attaquer les grands comptes avec un portefeuille de preuves.

Avec 5 à 15 clients de tailles variées, vous avez ce qu'il faut pour passer les filtres des grands comptes. Vous pouvez montrer une trajectoire : des petits clients qui ont grandi avec vous, des déploiements réussis dans des contextes différents, des métriques de satisfaction.

Le cycle reste long (6-12 mois), mais vos chances de conversion sont radicalement différentes. Vous arrivez avec des armes que vous n'aviez pas au départ : études de cas documentées, métriques de performance, témoignages clients, et souvent des introductions directes (un DSI qui recommande votre solution à un homologue d'une structure plus grande).


Comment choisir ses premières cibles Land

Le choix des premières cibles Land détermine la vitesse de toute la stratégie. Un mauvais choix (un prospect trop gros, trop lent, trop complexe) peut bloquer le process pendant 6 mois. Voici les 4 critères de sélection.

Critère 1 : cycle de décision court

La cible idéale a un seul décideur, ou deux au maximum. Pas de comité. Pas de process d'achat formel. Pas d'appel d'offres. En pratique, cela signifie des PME de moins de 200 employés, des petites collectivités, ou des filiales autonomes de grands groupes qui ont leur propre budget IT.

Critère 2 : budget accessible sans procurement

Si votre solution coûte moins de 20-30K euros par an, beaucoup de structures peuvent signer sans passer par les achats. C'est le seuil magique en dessous duquel un directeur technique ou un DSI peut engager le budget sur sa propre autorité. Au-dessus, vous entrez dans les process de procurement et vous rallongez le cycle de 3 à 6 mois.

Critère 3 : problème urgent et visible

Votre cible Land doit avoir un problème actif, pas un problème théorique. Un audit réglementaire dans 6 mois, une faille de sécurité récente, un outil existant en fin de contrat. L'urgence naturelle accélère la décision. Si votre prospect fonctionne très bien sans vous et qu'aucune échéance ne le pousse à changer, ce n'est pas une bonne cible Land.

Critère 4 : potentiel de témoignage

Le client Land a deux valeurs : le revenu (souvent modeste) et la référence (souvent plus précieuse). Privilégiez les structures qui accepteront d'être citées publiquement. Une collectivité territoriale qui témoigne de votre solution vaut plus qu'une PME anonyme, car les collectivités communiquent naturellement sur leurs choix technologiques.

Le bon client Land n'est pas celui qui vous rapporte le plus. C'est celui qui vous ouvre la porte du client suivant.


De Saint-Priest à Lyon Métropole : le cas Watcha

L'exemple le plus parlant de Land & Expand que j'ai accompagné, c'est Watcha : une suite collaborative souveraine (messagerie, visioconférence, stockage) positionnée comme alternative à Microsoft Teams pour le secteur public. Le marché cible : les collectivités territoriales françaises.

Le problème de départ : Watcha voulait signer des métropoles et des grandes villes. Mais sans aucune référence dans le secteur public, aucune métropole ne voulait prendre le risque. La solution : commencer petit et remonter.

Phase 1 : Saint-Priest, 47 000 habitants

Saint-Priest est une commune de la métropole de Lyon. Sa DSI comptait une dizaine de personnes, avec un directeur du numérique qui avait l'autorité pour engager un budget logiciel sans passer par un appel d'offres formel. Le besoin était réel : la commune cherchait une solution de collaboration souveraine suite aux directives de l'ANSSI sur la dépendance aux GAFAM.

Watcha a proposé un pilote sur 6 mois, avec un accompagnement renforcé au déploiement. Le cycle de décision a duré 2 mois. La signature a produit 3 choses : un premier logo collectivité, des retours utilisateurs réels sur un déploiement terrain, et un contact qui connaissait personnellement des homologues dans d'autres villes de la métropole.

Phase 2 : Villeurbanne, 155 000 habitants

Avec Saint-Priest comme référence, Watcha a pu approcher Villeurbanne. La ville est 3 fois plus grande, avec une DSI plus structurée et un process d'achat plus formel. Mais le directeur du numérique de Villeurbanne connaissait celui de Saint-Priest. La recommandation directe a raccourci le cycle de qualification de plusieurs mois.

Le déploiement à Saint-Priest servait de preuve : Watcha pouvait montrer des métriques d'adoption, des retours utilisateurs, un temps de déploiement documenté. Le discours n'était plus "faites-nous confiance". C'était "regardez ce qui s'est passé à 15 km de chez vous, dans une collectivité comparable".

Le cycle de décision à Villeurbanne a duré 4 mois, contre les 8-10 mois habituels pour une ville de cette taille. La référence Saint-Priest a accéléré chaque étape du process.

Phase 3 : Lyon Métropole, 520 000 habitants, +10 000 licences

Lyon Métropole était l'objectif final. Plus de 520 000 habitants, des milliers d'agents, un process d'achat structuré avec appel d'offres, comité de sélection et validation DSI. Le type de compte qui aurait été impossible à signer 12 mois plus tôt.

Mais Watcha arrivait avec deux références locales (Saint-Priest et Villeurbanne), des métriques de déploiement documentées, et des contacts directs au sein de la métropole grâce aux réseaux des DSI des communes membres. Le cycle a duré 8 mois, et s'est conclu par un contrat de +10 000 licences.

PhaseCollectivitéTailleCycleRésultat
LandSaint-Priest47 000 hab.2 moisPremier logo + retours terrain
ExpandVilleurbanne155 000 hab.4 moisRéférence moyenne + recommandation réseau
ScaleLyon Métropole520 000 hab.8 mois+10 000 licences

Le facteur déterminant : chaque phase a rendu la suivante possible. Sans Saint-Priest, pas de Villeurbanne. Sans Villeurbanne, pas de Lyon Métropole. La séquence compte autant que la stratégie.


Les 3 principes du Land & Expand en deeptech

Au-delà de la mécanique en 3 phases, trois principes de fond font fonctionner la stratégie. Ils s'appliquent aussi bien au secteur public (cas Watcha) qu'au privé.

Principe 1 : séquencer les cibles, pas les attaquer en parallèle

L'erreur la plus fréquente : lancer 50 prospects en parallèle sans logique de séquencement. Résultat : vous dispersez vos ressources sur des cibles de tailles et de complexités différentes, sans capitaliser sur les signatures obtenues.

Le Land & Expand demande de la discipline. Pendant la phase Land, vous ne prospectez que des petits comptes. Vous ne commencez la phase Expand qu'une fois les premières références en main. Ce n'est pas de la patience : c'est de la stratégie. Chaque signature débloque un nouveau segment de marché.

Chez Parcoor (cybersécurité médicale), la logique était similaire. Les premiers POCs sur des cliniques de taille moyenne ont permis d'identifier 47 entreprises qualifiées et 197 décideurs dans le segment hospitalier. Sans ces premiers POCs, le ciblage aurait été aveugle. Résultat : 2 POCs et 100 licences pilote, en partant de structures accessibles.

Principe 2 : tester et apprendre à chaque phase

Les petits clients ne servent pas seulement de références. Ils servent de laboratoire. Chaque déploiement vous apprend quelque chose sur votre produit, votre process de vente et les vrais besoins du marché.

Chez Watcha, le déploiement à Saint-Priest a révélé que le principal frein à l'adoption n'était pas technique, mais organisationnel : les agents municipaux avaient besoin d'un accompagnement au changement, pas juste d'une documentation technique. Cette découverte a transformé l'offre de Watcha pour les phases suivantes, en intégrant un volet formation qui est devenu un argument commercial différenciant.

Chez Dynalight (API Management), les premières conversations terrain avec des petits éditeurs SaaS ont révélé 5 profils décideurs distincts, chacun avec ses propres motivations d'achat. Cette cartographie a fait passer le taux de réponse en prospection de 2% à 15-30%. Sans la phase terrain initiale, le discours serait resté générique et inefficace.

Principe 3 : conseiller plutôt que vendre

En phase Land, vous n'êtes pas dans une posture de vendeur. Vous êtes dans une posture de partenaire qui aide un petit client à résoudre un problème concret. Cette posture produit deux effets.

Premier effet : le client vous fait confiance plus vite, car il sent que vous cherchez à comprendre sa situation avant de pousser une solution. Le cycle de vente se raccourcit naturellement.

Second effet : le client devient un ambassadeur. Un DSI de petite collectivité qui a été bien accompagné recommande spontanément la solution à ses homologues. C'est comme ça que Watcha est passé de Saint-Priest à Villeurbanne : une recommandation directe entre deux directeurs du numérique qui se connaissaient depuis des années.

En deeptech B2B, vos meilleurs commerciaux sont vos clients existants. Chaque déploiement réussi génère plus de pipeline que 100 emails de prospection.


Questions fréquentes

Qu'est-ce que la stratégie Land & Expand en B2B ?

La stratégie Land & Expand consiste à signer d'abord des petits clients rapidement (Land), utiliser ces références pour convaincre des clients plus gros (Expand), puis cibler les grands comptes avec un portefeuille de preuves solide (Scale). En deeptech B2B, cette approche permet de contourner le problème classique du "pas de références, pas de clients".

Combien de temps faut-il pour passer du Land au Scale ?

Le passage du Land au Scale prend généralement 12 à 24 mois en deeptech B2B. La phase Land (premiers petits clients) dure 2 à 4 mois. La phase Expand (clients moyens avec les premières références) dure 4 à 8 mois. La phase Scale (grands comptes) démarre entre le mois 8 et le mois 18, selon la complexité du cycle de vente dans votre secteur.

Comment choisir ses premières cibles Land en deeptech ?

Les premières cibles Land doivent remplir 4 critères : un cycle de décision court (1 seul décideur si possible), un budget accessible sans appel d'offres, un problème urgent que votre technologie résout immédiatement, et un potentiel de témoignage public. Les petites collectivités, PME innovantes et filiales autonomes de grands groupes sont souvent les meilleures cibles Land.

La stratégie Land & Expand fonctionne-t-elle dans le secteur public ?

Oui, le Land & Expand est particulièrement efficace dans le secteur public. L'exemple de Watcha le montre : en commençant par Saint-Priest (47 000 habitants), puis Villeurbanne (155 000 habitants), puis Lyon Métropole (520 000 habitants, +10 000 licences). Dans le public, les petites collectivités ont des cycles d'achat plus courts et servent de vitrine pour les plus grandes. Les réseaux de DSI entre collectivités accélèrent aussi le bouche-à-oreille.

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